lundi 21 avril 2014

Un weekend à Londres ou à Paris ? / II Les banlieues et les hommes

Depuis le premier article publié en janvier dernier, les élections françaises ont eu lieu, le gouvernement français a été remanié et les saisons touristiques de printemps ont commencé dans les deux villes. D’autres enjeux européens plus graves sont intervenus à l’Est de l’Europe que les querelles touristiques toutes démonstratives soient-elles du manque d’esprit européen. Pourtant la réflexion ouverte par la comparaison de deux stratégies méritait d’être prolongée non pas tant en ce qui concerne les visiteurs eux-mêmes que par l’approche de la manière dont les habitants, les premiers concernés, ouvrent des espaces nouveaux pour que les touristes ne restent pas seulement des unités dans des comptes statistiques et des abstractions classées selon des moyennes de dépenses quotidiennes.




Tout le monde à la périphérie ?


Au-delà de tous les effets de manches et de muscles, il existe une réalité à laquelle je me suis confronté personnellement et en famille, dans une ville comme dans l’autre ; celle de l’impossibilité pour la majorité des habitants de ces énormes villes de vivre au centre, faute des moyens financiers pour y acheter ou y louer des espaces. Sur ce plan, les deux capitales n’ont rien à s’envier !

De ce fait, une grande partie de la population vit non seulement physiquement, mais intellectuellement, culturellement et historiquement en périphérie, sans pouvoir apprécier dans leur vie personnelle le passé qui a produit le patrimoine de ces capitales, pas plus qu’ils ne peuvent vraiment apprécier d’ailleurs celui des petites villes, voire des villages où ils habitent et dont les noyaux anciens se sont noyées dans les constructions récentes standardisées.

Et pourtant, ces lieux de vie et de production satellites étaient en relation fonctionnelle avec le centre et s’étaient souvent spécialisés en tant que pourvoyeurs de fruits ou de légumes, de petits artisanats ou de petits produits industriels. Les Parisiens venaient s’y promener et s’y détendre le dimanche – les tableaux des Impressionnistes en témoignent, comme aujourd’hui les banlieusards viennent se promener et peut-être se détendre en fréquentant les espaces commerciaux du centre-ville le samedi. Et ils demandent de plus en plus nombreux à ce que le commerce continue le dimanche, ce que Paris refuse encore en partie de décider, tandis que Londres en a compris depuis longtemps l’intérêt économique et touristique d’une permanence commerciale, tout comme les musées londoniens ont compris l’intérêt d’installer une gratuité quasi complète.


Alfred Sisley. Le Pont à Argenteuil


Perte de mémoire : les solutions du Storytelling


Une fois de plus je suis persuadé que la nécessité première - qui devrait concerner aussi bien les habitants que les touristes - consiste à savoir raconter (ou à savoir se faire raconter) le passé, à en désigner les traces de manière ludique, à décrypter les noms des disparus, fils conducteursdu passé, à comprendre le jeu des immigrations anciennes et récentes, plutôt que de lutter en priorité pour que les magasins de bricolage soient ouverts le dimanche. 

En un mot il me semble essentiel de retrouver une mémoire commune à partir de signes épars comme le fait Jean-Christophe Bailly dans ses approches paysagères (Le dépaysement. Voyages en France). C’est une nécessité si l’on veut en effet sortir de la simple rentabilité touristique et travailler pour tous les usagers de la ville, les temporaires, comme les permanents. 

J’ai le sentiment, peut-être parce que j’ai pratiqué Paris comme un « commuter » de banlieue pendant trente ans, puis comme habitant et enfin comme visiteur, que le seul moyen de ne pas laisser cette ville se transformer en musée, c’est de mettre à disposition de tous les approches les plus performantes pour que la mémoire revienne, qu’elle soit quotidienne, banale, exotique, symbolique, rêvée ou fantasmée.

Pour moi, il s’agit du tourisme de l’avenir, celui qui ne délimite plus de frontières entre le visiteur chinois en groupe, le couple américain du Texas friqué, le retraité de banlieue, le restaurateur vietnamien ou portugais, le propriétaire d’un bistrot de barrière et le minot des cités.



Station Jean Moulin. Tramway, Paris

Je me souviens encore de cet architecte américain – dont je viens de lire qu’il était décédé en 1999 - qui avait acheté à Londres Folgate street une petite maison ayant appartenu à une famille de Huguenots ayant apporté avec eux des Cévennes au XVIIe siècle les traditions des artisans français de la soie, une maison située non loin de celle de Gilbert et George. 

Qui s’attendrait en effet à parler de la route de la soie dans les rues de la City ou dans les environs du Barbican Centre, situé…Silk street ou à Spitalfields? Ce garçon faisait visiter sa maison en expliquant de toutes les manières possibles la vie de cette famille protestante que seule la Grande Guerre avait réussi à disloquer. Démarche sensible de storytelling pour laquelle il allait jusqu’à faire cuire un rôti afin que le petit groupe de visiteurs pense que l’odeur même de la famille disparue était encore présente. 

« The Jervis family are imaginary but attention to detail here is incredible, although do not be mistaken in thinking that historical accuracy was the driving force behind this project. Severs was not a historian and never wanted anyone to think of his home as a museum. It is his interpretation of 18th century domestic life and was put together on a very limited budget. » C’était au début des années 90; la démarche était, j’en suis d’accord, assez élitaire, mais elle indiquait une direction qui devient beaucoup plus qu’une mode : un mouvement de fond.



Highgate cemetery, Londres


Villes invisibles


Depuis les années quatre-vingt-dix, de nombreuses possibilités fondées sur le virtuel et les appareils mobiles, sur le récit sonore embarqué comportant parfois la lecture d’un roman ou bien encore sur le film téléchargeable, ont été développées pour aider les visiteurs à faire une plongée dans les traces et les espaces tangibles du passé.

Ce travail de mémoire reconstruite peut s’appuyer tout particulièrement sur le cinéma, comme c’est le cas avec les balades dans Paris proposées par cinemacity (coproduction Arte et small bang), les ballades sur les pas des parisiens célèbres, ou les environnements sonores proposés pour les ballades de radio grenouille à Marseille

Londres a également ouvert un site de visite intitulé « Londres incognito » dont certaines visites sont elles aussi fondées sur le making-off cinématographique. On s'intègre ainsi progressivement à des quartiers insolites.

De tels sites web peuvent facilement évoluer en s’adaptant à l’actualité cinématographique. En témoigne par exemple la carte interactive créée pour le film « Diplomatie » sur les rapports franco-allemands dans la capitale pendant la seconde guerre mondiale.





Un Café de l’Europe organisé dans le cadre du projet SOURCE a été consacré à explorer l’approche nouvelle de ces villes invisibles dont les espaces et les personnages disparus peuvent réapparaître dans les détours du web. Une application a été d’ailleurs développée à Enghien-les-Bains sur le principe d’une visite de la ville à partir de cartes postales anciennes.

La thèse présentée à l’IREST par Margaux Abatecola en juillet 2013 « Le développement desoutils numériques et de leurs effets sur le tourisme culturel francilien » comporte une analyse du contexte, mais aussi des outils proposés aujourd’hui dans le cas de l’Île-de-France. Bien que Paris intra-muros et ses musées soient privilégiés, la méthodologie proposée mérite certainement de servir de guide pour d’autres explorations de territoires touristiques. 

On notera en particulier le jeu « Enigmes à Versailles », le « MonumentTracker Paris » (« Le Cœur de Paris, jolie fleur d’amour si jolie, que l’on garde dans son coeur, que l’on aime pour la vie » Charles Trenet. Paris est connue pour ses monuments historiques et sites remarquables à visiter. Tours, cathédrales, palais, arcs, ponts ou fontaines… c’est une extraordinaire collection de repères pour remonter le temps ») et les applications plus générales Mobily Trip et Cultureclic.



Nuit blanche à Paris. Place de la République


Et les hommes ?


Le plus grand défaut des technologies mobiles et des explorations sur le net, même si elles ouvrent la porte d’imaginaires multiples, comme Le Carré d’Or qui parle des itinéraires culturels du Conseil de l’Europe à Paris, est qu’il y manque malheureusement la présence physique du guide ou de l’amoureux des lieux, ainsi que celle des habitants qui sont pourtant les véritables détenteurs de nombreuses histoires mémorielles. La voix et le son, même merveilleusement enregistrés, ne suffisent pas toujours.



Carré d'Or. L'église jésuite Saint Paul à Paris, lien avec la Via Francigena


C’est la raison pour laquelle je pense que l’expérience menée depuis 2007 et intitulée « Spark London » constitue un exemple tout à fait fascinant et surtout inspirant. « Since 2007, Spark London has produced hundreds of true storytelling shows in lots of different venues including the Canal Café Theatre, Ritzy Picturehouse, Hackney Attic, the Blue Elephant Theatre, Soho Square and Foyles. Outside London, there have been Sparks at Manchester Town Hall, the Glenfiddich Distillery in Dufftown, and Riddle's Court for the Edinburgh Festival.” 

Quand on commence à parler de soi-même, même si l’anecdote peut paraître banale, on commence à dialoguer avec l’autre, le visiteur d’un moment ou le voisin venu d’ailleurs.

Fort heureusement Paris n’est pas en reste en ayant rejoint au plan associatif la démarche des « greeters » née aux Etats-Unis et propagée à Florence, Barcelone…ou Londres sous le nom de « Rent a local friend ». 

« C’est Paris qui a lancé le mouvement dans la région, en 2007, avec l’association Parisien d’un jour. Plus récemment, les départements de Seine-Saint-Denis, des Hauts-de-Seine ou de Seine-et-Marne, tous via leurs offices de tourisme ou avec l’aide de Parisien d’un jour, ont développé le phénomène. Certaines villes ont aussi noué le même type de partenariat avec « France Greeters », comme Versailles et Boulogne. »

Consciente de cette demande d’originalité qui a trouvé des formes spontanées et non institutionnelles de mobilisation et de nouvelles formes de mobilités volontaires, la ville de Paris a inventé une solution structurée en organisant une sorte de festival intitulé « Paris face cachée » dont la dernière édition a eu lieu fin janvier 2014. 

« Durant 72 heures, vous allez vivre des moments uniques dans des endroits atypiques. Ce sont plus de 100 aventures originales que nous devons aux complices de Paris Face Cachée. Des lieux, des structures, des personnalités, des passionnés qui ont inventé, créé, adapté, des expériences à vivre. La nouveauté de cette édition 2014, ce sont les « Parenthèses Artistiques ». Nous avons imaginé pour vous des rendez-vous musique, cinéma, théâtre … avec des artistes intrépides qui ont accepté d’investir des lieux inattendus le temps d’une soirée. Pour profiter de ce voyage original, vous devrez accepter la règle du jeu : choisir une expérience, sans savoir qui l’organise ; le lieu de rendez-vous est tenu secret et sera dévoilé sur votre billet, après inscription ! »



Paris face cachée. Les souterrains de Paris


Cette opération inventive n’est pas très éloignée de l’initiative intitulée museomix et qui consiste à créer des communautés d’intérêts locaux dans la visite d’un musée. « Museomix ne fonctionne que si une communauté locale est enthousiaste et prête à s’investir dans le projet. Cette communauté prend forme sur la durée à l’occasion de rencontres informelles (meetups, aperomix (comme à Lyon)…) pour présenter Museomix et inclure des personnes ambassadrices dans différentes communautés ou secteurs (design, hackerpaces, fablab, museogeeks, éducation…). Ce n’est pas le musée qui fait museomix et ouvre sa porte, c’est la communauté dans son ensemble (dont le musée est un des membres) qui organise et oriente le muséomix local. »


Paris banlieue ? Une révolution douce ?


« Ils ne sont allés ni à la Tour Eiffel, ni à l'île de la Cité, ni au musée du Louvre. Ils ont admiré la basilique de Saint-Denis, la tour de l'Illustration à Bobigny, la skyline de Créteil, Pouillon-city à Meudon-la-Forêt, le mont Valérien à Suresnes, le port de Gennevilliers, l'île Saint-Denis… » C’est ainsi qu’est présentée l’ouvrage de Paul-Hervé Lavessière publié l’an passé par WildProject et intitulé « La révolution de Paris ». 

« Dans une grande boucle de 6 jours de marche dessinée par l'auteur, ils ont rallié Saint-Denis, Créteil et Versailles à travers 37 communes et 4 départements (92, 93, 94, 78). Ils ont découvert le grand paysage de Paris : cités-jardins et pavillons de meulière, places du marché et échangeurs autoroutiers, grands ensembles et écoles républicaines, friches végétales et lignes à haute tension, églises et zones industrielles, forts et mosquées, carrières de gypse et gares de triage, canaux, fleuves et rivières… »



Révolution au sens propre du terme, changement d’attitude vis-à-vis des touristes, essai fructueux de sortir la banlieue de son isolement touristique ? Londres là aussi a été pionnière en proposant la visite de ses quartiers périphériques, ou de ses maisons hantées, mais il est vrai que les deux capitales ne sont pas du tout conçues sur le même modèle urbain. On franchit à Londres des cercles concentriques dont les transitions vertes sont importantes, tandis que Paris ne propose que ses deux Bois : Boulogne et Vincennes, avant de passer directement à un espace monstrueux où il faut en effet des guides humains pour franchir les portes des anciennes fermes, celles des petits ateliers d’artisanat et pour regarder par dessus les clôtures des jardins maraîchers ou ouvriers.  

Douce Banlieue propose ainsi près de 150 promenades. « Avec un comédien par exemple pour découvrir l’histoire du 7e art sur le territoire, avec les accompagnateurs de l’association Ça se visite ! A la rencontre des gens qui habitent et travaillent dans ces quartiers, avec un habitant le long du marché International de Saint-Denis ou encore en compagnie de guides professionnels à la rencontre de merveilles insoupçonnées telles que la salle des mariages de Bobigny, la cité-jardin de Stains, visites de Belleville … »

Une marche est d’ailleurs prévue le 27 avril prochain sur le thème de la « Révolution de Paris » avec Douce Banlieue :  « Le parcours sera ponctué de visites et rencontres insolites et inattendues :  de la musique avec les artistes de Gare au Théâtre, des histoires avec Accueil Banlieues, une transhumance urbaine avec les moutons de Clinamen, le futur éco-quartier de l'Ile-Saint-Denis avec les architectes de Bellastock, géniaux recycleurs de déchets, une plongée dans les ateliers de la fabrique de culture du 6B, une déambulation sur l'échafaudage de la Fabrique de la Ville avec les archéologues de Saint-Denis, une traversée de l'ancien carmel devenu Musée d'art et d'histoire, une rencontre avec les artisans de Franciade et les histoires de la Basilique des rois de France… »




Est-ce que ceux qui ont été dépossédés de leur capitale vont enfin pouvoir reprendre la possession de leur mémoire et de leur propriété intellectuelle et émotionnelle, de ce qui les a constitués en tant que citadins souvent forcés ? 

Nous en sommes encore loin, mais de Londres à Paris, puis dans d’autres villes d’Europe, autres capitales, moyennes ou petites cités régionales, des laboratoires citoyens sont nés. Ils ne demandent qu’à s’étendre.

dimanche 19 janvier 2014

Un weekend à Londres ou à Paris ? I / Le temps des amours contrariées

Il est toujours intéressant de voir naître une controverse entre des capitales européennes qui se vivent en complète concurrence touristique, au moment même où la Commission à Bruxelles réfléchit sur l’unité de la Destination Europe et sur les complémentarités des pays membres. Il est vrai que Londres et Paris, qui sont en quelque sorte devenues des sœurs jumelles intiment reliées par l'Eurostar, conservent des réflexes datant du moment où elles étaient encore des sœurs ennemies. Identités meurtrières pas mortes ? Qu’en est-il réellement ?



Polémique


Une polémique est née il y a quelques jours lorsque la capitale londonienne a décidé de publier ses chiffres de fréquentation touristique pour 2013 en volant ainsi la vedette à Paris qui n’avait apparemment pas terminé sa propre comptabilité ou dont les élus ont à faire face aux échéances rapprochées des élections municipales.

C’est semble-t-il l’article du Figaro du 16 janvier dernier qui a tout déclenché. « En 2013, encore plus de visiteurs se sont bousculés dans les allées du British Museum, première attraction de Londres, de la Tate Modern ou de la National Gallery. Ils se sont envolés dans les cabines de la grande roue London Eye ou dans les sombres couloirs de la Tour de Londres. Une affluence record permet aux dirigeants de la ville d'espérer pouvoir annoncer, ce jeudi, qu'en franchissant la barre des 16 millions de touristes étrangers, la capitale britannique aurait détrôné Bangkok et Paris en tête des villes les plus visitées sur la planète. Si les critères peuvent diverger, Paris avait accueilli 15,9 millions d'étrangers en 2012. New York se classe en quatrième position. »

Les raisons avancées ? Un effet très bénéfique de l’image jeune et positive donnée par les Jeux Olympiques et de l’image de stabilité familiale donnée par celle des cérémonies du jubilée, mais aussi une conséquence de la polarisation positive de certains quartiers à la mode qui entraînent ainsi le marché. Le West End a semble-t-il encore renforcé sa position : « Ces visiteurs dépensent beaucoup: 5 milliards de livres (6 milliards d'euros) sur les six premiers mois de 2013, en hausse de 12 %. Le West End, quartier du shopping, des restaurants et des théâtres, pèse économiquement plus que la City, et davantage que tout le secteur agricole britannique. » Et le quotidien d’insister sur le fait que les grandes expositions historiques comme celle sur « Pompéi » ou bien encore celle qui a été consacrée à la célébration d’une icône du rock et de la mode transgressive David Bowie, ont très largement contribué à ce succès.



Pour avoir fréquenté Londres assez régulièrement ces trente dernières années à la fois sur les Routes de la soie, sur celles des villes thermales et sur celles des écoles d’art, je ne vois là que la conséquence d’un mouvement progressif. La capitale anglaise a su imposer une nouvelle image de modernité faisant fi du passé, tout en gardant cependant son exotisme insulaire victorien et son esprit de liberté punk. Un exercice d’équilibrisme parfois un peu risqué mais qui est devenu payant à long terme. Je me suis même demandé personnellement il y a une dizaine d’années si je n’allais pas m’installer dans la capitale anglaise une fois ma retraite prise, en raison même de cette mobilité créative. Ceci dit je n’aurais pas choisi le West End, mais l’East End, voire Greenwich, dans ces quartiers où vivre au bord de la Tamise donne le sentiment  de faire partie de la famille des skippers qui attendent de repartir pour un Tour du Monde en un peu plus de quatre-vingt jours.

En tout cas, la municipalité parisienne a immédiatement répondu en contestant les résultats : « Les seuls chiffres à ce jour comparables sur la fréquentation touristique entre Londres et Paris sont ceux de 2012, les chiffres de 2013 n’étant pas encore consolidés. » Précisions supplémentaires : « En 2012, Paris (105 km²) a accueilli 29 millions de touristes (toutes nationalités confondues) contre 27,6 à Londres, les périmètres étant par ailleurs très différents puisque le Grand Londres (1 500 km²) couvre une aire à peu près comparable à la région Île-de-France. Les chiffres parisiens ne prennent pas en compte par exemple la fréquentation touristique du Château de Versailles ou de Disneyland Paris. » 

Visiblement, le mot handicap a bien été inventé par les anglophones.



Quelle cible ? Les Chinois bien entendu !


Ceci dit il est certain qu’un certain nombre de déclarations qui prennent pour cible successivement l’attitude trop respectueuse des journalistes français vis-à-vis du chef de l’Etat, la situation supposée catastrophique de l’économie française, la dénonciation du manque d’esprit entrepreneurial de la France qui ne disposerait pas du mot « entrepreneur » dans son vocabulaire et les prix élevés pratiqués à Paris se sont multipliées depuis plusieurs semaines. Ces déclarations, qu’elles soient ou non orchestrées, contribuent à forger les différences et à renforcer les préjugés. Qu’elles viennent de la Grande-Bretagne ou des Etats-Unis (Newsweek), elles vont toutes dans le même sens : « The Fall of France ». En un mot la France socialiste est mal gouvernée et le Paris socialiste en est le plus évident symbole car l’insécurité y augmente et l’agressivité quotidienne des Parisiens ne fait qu’augmenter. Il n’est pas jusqu’à Scarlett Johansson qui fasse part de ses déceptions : « L'actrice évoque alors la façon de marcher « frustrante » des Parisiens. « Je suis new-yorkaise et je suis une experte de la marche [...]. On doit se déplacer, s'éviter les uns les autres, c'est toute une chorégraphie. [...] Je suis devenue vraiment agressive avec les gens maintenant et je m'en fiche! ». La star vit pourtant en grande partie à Paris.

A ce propos on n’a pas vraiment mesuré l’effet touristique induit comparatif des films de Woody Allen, dont Johansson est devenue la muse depuis quelques années, ces films tournés à Londres et à Paris, comme on l’a fait à propos de Rome et de Barcelone en mettant en avant un effet d’image positif sur le nombre de visiteurs. « To Rome with Love » est pourtant aussi mauvais ou aussi bon que « Midnight in Paris », en tout cas aussi « cliché », mais qu’en est-il de « Vicky Cristina Barcelona » ou de « Scoop » qui étaient de meilleurs films. Il semble que les revues touristiques se soient un peu égarées dans des comparaisons hasardeuses, même s’il est vrai que les capitales qui ont accueilli le cinéaste à bras ouverts espéraient des retombées et que les films ont alimenté les commentaires transatlantiques de touristes du week-end attirés par ces clichés qui les rassurent et leur proposent une identification facile. 





La foule concentrée à Montmartre autour de la Place du Tertre le 1er janvier dernier, alors que tous les musées parisiens étaient fermés, montre bien que les clichés ont la vie dure et que beaucoup des touristes s’attendaient visiblement à ce que Picasso apparaisse devant le Bateau-Lavoir pour aller prendre une bière au café du coin. Mais en fait, ce ne sont pas les Italiens, les Espagnols, les Anglais ou les Américains qui sont visés par ce combat à base de communiqués ; ce sont aujourd’hui les visiteurs venus de Chine qui font la différence.



Atmosphères


Alors, si la querelle entre les deux capitales disparaît aussi vite qu’elle est apparue, il restera peut-être un simple sentiment d’amertume qui finira par se dissiper. Les équipes municipales changent et leurs politiques avec elles. Dans tous les cas, pourtant, il n’est pas mauvais de profiter de ce débat ponctuel pour faire des comparaisons sentimentales ou plutôt, pour mieux dire, engagées et personnelles. J’aime les deux villes d’amour, mais je ne peux pas oublier que je suis né à Paris et que j’y ai vécu quarante-six ans de manière quasi continue.

Lors de mes deux derniers voyages en Grande Bretagne en 2012, je n’ai pas pu retenir une réflexion née d’une évidence, celle du succès populaire des expositions d’art que j’ai visitées en particulier celle de la Tate Modern : « Je crois que l’environnement de la capitale joue également pour beaucoup. Que l’on vienne de la rive droite en franchissant la passerelle du millenium ou bien que l'on marche depuis la station de métro de Southwark en découvrant une série de nouveaux bâtiments en vente dont l’ameublement design est déjà installé et visible par les fenêtres ouvertes, la capitale anglaise donne un sacré coup de vieux à sa sœur française qui semble reléguée par comparaison à devenir peu à peu un simple musée à ciel ouvert, écrin trop précieux pour un patrimoine prestigieux. A Londres, Foster semble entraîner dans son sillage un surgissement de formes inusitées qui se désignent les unes les autres comme dans un concours, inusitées au moins sur le « vieux continent » que je connais. »



Sans trop d’exagération, c’est un monde tout nouveau que j’ai découvert après seulement cinq années d’absence, comme si je me trouvais tout à coup en présence de la ville de « Play Time » de Jacques Tati après avoir quitté peu de temps auparavant les quartiers du XVIIIe siècle qu’avait connus Jane Austen. En fait je dois à la vérité que les deux aspects cohabitent toujours, mais le spectacle d’une ville nouvelle, moderne et libérale, spéculative et libérée m’a saisi après une dizaine de kilomètres à pieds et cinq musées parcourus en deux jours. Une image en tout cas très éloignée de celle que m’avaient donnée les étudiants à la fois punks, drag queens et fans de Derrida et Bourdieu du Goldsmith College ou bien encore celle de la foule du Carnaval de « Notting Hill » dans les années 90.

J’avais aussi écrit au printemps 2012 : « La schizophrénie fait parfois partie du charme des villes…et comme dans les romans, le meurtrier qui se cache derrière les jardins fleuris, termine ses confessions en justifiant sa disparition prochaine… ». Je ne pouvais pas oublier la présence à Londres des personnages doubles de Robert Louis Stevenson.



Pour ce qui concerne Paris que j’ai véritablement parcouru en touriste ces dix dernières années, en changeant de quartier pratiquement à chacun de mes séjours, je m’y suis senti peu à peu lentement bercé et conforté dans la longue durée de mes souvenirs. Est-ce que ce sont mes propres traces dans cette ville qui sont forcément nostalgique ? Est-ce que je ne recherche finalement que les endroits qui n’ont pratiquement pas changé depuis mon adolescence : le XXe arrondissement populaire et « ethnique »,le quartier Mouffetard et ses commerces de proximité, les rue du quartier des Gobelins aux noms de peintres célèbres, les ateliers d'artistes du XIVe arrondissement, le Jardin des Plantes, le FaubourgSaint-Antoine, la Butte aux Cailles, la Butte Montmartre voire les quartiers pavillonnaires de la banlieue où j’ai grandi ? Ou bien est-ce que Paris est en effet devenue une ville musée qui ne va plus changer sinon en restaurant régulièrement un patrimoine précieux ? Une ville bien protégée des attaques de la spéculation libérale depuis que le quartier de la Défense ou celui de la Porte d’Italie se sont doucement calmés en devenant des abcès de fixation de l’architecture moderne triomphante et que le Centre Pompidou devenu « Patrimoine du XXe siècle » attend patiemment de dialoguer avec la nouvelle canopée des Halles ?

Paris est en effet un musée auquel les touristes accrochent des cadenas pour que personne ne puisse en détacher le souvenir de leur passage et pour que la ville elle-même continue à adhérer intimement à son passé et au leur. Mais nous savons tous que les rambardes de la Passerelle des Arts sont changées régulièrement pour laisser la place à de nouveaux cadenas, sinon elle finirait par s’écrouler dans la Seine sous l’effet d’une surcharge pondérale. Symbole d’une illusion ?




Si on en croît les statistiques sur la fréquentation des musées – et si on en croit ses yeux quand on passe devant la pyramide du Louvre, l’entrée du Musée d’Orsay, celle de l’Orangerie ou du Grand Palais -, ce n’est pas du tout une illusion. « Les 14 musées municipaux - parmi lesquels le Musée d'Art Moderne, le musée Carnavalet, le Palais Galliera, le Petit Palais -, désormais réunis au sein de  l'établissement public Paris Musées, ont accueilli l'an dernier 3.037.766  visiteurs, précise un communiqué de la Ville de Paris. Les collections permanentes, gratuites depuis 2002, ont accueilli 1,360 million de visiteurs, un chiffre stable par rapport à l’an dernier. En revanche, le nombre de visiteurs pour les expositions temporaires (1,674 million) a connu une hausse de plus de 65% par rapport à l’année précédente. Un bond qui est dû au succès notamment de l’exposition Keith Haring qui a accueilli environ 300.000 personnes l'été dernier au Musée d'Art Moderne…Le Palais Galliera, consacré à la mode, qui a rouvert fin  septembre après des travaux de rénovation, a aussi connu « un vif succès » grâce aux expositions « Paris haute couture » (hors les murs, à l'Hôtel de Ville, plus de 200.000 visiteurs) et Alaïa. » Voilà en effet des chiffres qui parlent d’eux-mêmes.



Innovations urbaines


Si on quitte le domaine de l’image architecturale – celle des bâtiments emblématiques et iconiques déjà construits ou en projet dans les deux capitales : la « Tour Signal » La Défense de Libeskind  versus « The Shard » de Renzo Piano par exemple – pour regarder du côté de projets urbains destinés à améliorer la vie du plus grand nombre, je pense que les deux capitales font jeu égal. Le contraste dans ce domaine prend plutôt son origine dans la continuité des différences : Londres ayant su garder de grands parcs au cœur de la ville, tandis que Paris sauvegardait de petits coins de verdure - les parcs publics - au centre en rejetant des espaces verts importants à la périphérie (Bois de Vincennes et Bois de Boulogne).



J’apprécie je crois à leur juste valeur les créations de Gilles Clément comme les jardins du Quai Branly ou le Parc André Citroën, tout comme les jardins thématiques du Parc de La Villette et particulièrement les bambous de Chemetov ou encore la coulée verte qui part de l’ancienne Gare de la Bastille. Tous ces exemples constituent de véritables innovations fondées sur un renouveau de la fonction du jardin urbain et sur une relecture réellement biologique, agronomique et botanique des espaces verts et le respect de la vie autonome des végétaux qui constituent les fondements du concept. J’attends avec impatience de voir si la nouvelle municipalité décidera en début de mandat le transformer en coulée verte l’avenue Foch, entre l’Arc de Triomphe et la Porte Dauphine et de là vers le Bois de Boulogne.



Je vois de même apparaître à Londres des projets ambitieux qui cherchent à proposer de nouvelles solutions vertes. C’est le cas du « Garden bridge » de Thomas Heatherwick l’auteur du « chaudron » qui rassemblait toutes les flammes lors de l’inauguration des Jeux Olympiques. L’idée consiste à relier les rives nord et sud de la Tamise par une sorte de jardin suspendu planté d’arbres et laissant libre cours à l’installation des plantes sauvages. "There will be grasses, trees, wild flowers, and plants, unique to London's natural riverside habitat. And there will be blossom in the spring and even a Christmas tree in mid-winter. I believe it will bring to Londoners and visitors alike peace and beauty and magic." Toute aussi innovatrice, la proposition de Norman Foster de transformer les tracés suspendus des chemins de fer urbains en pistes cyclables, est regardée par le monde entier avec un grand intérêt. The proposal…would connect more than six million residents to an elevated network of car-free bicycle paths built above London’s existing railway lines if approved.”


Il semble donc bien que l’on ne soit pas à court d’idées ni d’un côté ni de l’autre de la Manche. Alors comment sortir des faux débats ?

mercredi 1 mai 2013

Tourisme religieux en Europe. I / Marcher sur les nouveaux chemins


Depuis que j’ai participé il y a quasiment une année à la rencontre « Carrefour d’Europe » à Pavia en Italie, j’ai eu l’impression de rester un peu sur ma faim. Les routes religieuses s’y sont bien rencontrées, mais n’étaient au fond invitées que pour parler chiffres et technique. Alors que je m’apprête à participer à la seconde édition de ces carrefours qui aura lieu cette fois à Toulouse, je voulais m’interroger sur le tourisme religieux tel qu’il s’exprime, souvent au-delà des religions elles-mêmes, dans le contexte européen.



Publier


Je suis toujours ravi de recevoir dans ma boîte à lettres une enveloppe en papier contenant une revue imprimée avec de l’encre dont les photographies en couleurs font rêver. Une revue que je peux extraire, feuilleter, laisser sur ma table, reprendre quand je le souhaite, puis classer dans ma bibliothèque où elle restera là pour quelques années à dialoguer avec des romans qu’elle va – à force de cohabitation - découvrir au cours du temps et qui vont, je l’espère, la contaminer et la subvertir. Mystère insondable des bibliothèques où se jouent des drames secrets qui font que les textes changent quand on les reprend plusieurs années après les y avoir déposés. Je sais, j’ai l’air de me contredire ! Je me suis en effet parfaitement habitué à l’immatériel. Je peuple moi-même de manière impénitente et parfois répétitive l’espace numérique et les revues dont je suis un abonné s’y soumettent aussi ! Elles sont, à leur tour, devenues téléchargeables. Je les emporte donc avec moi dans des dossiers virtuels où elles ne voient plus personne, où elles ne savent même pas si elles ont une existence réelle et quel rapport elles entretiennent encore avec ceux qui, un jour, en ont écrit les textes. J’espère qu’elles y rencontrent tout de même des logiciels espions qui cherchent à savoir si elles ne complotent pas à déstabiliser le monde. Si le monde savait ce qu’est réellement le pouvoir de l’écriture et se souvenait du rôle révolutionnaire qu’a eu le premier ouvrage sorti des presses, les logiciels espions seraient encore plus nombreux !

Tout cela pour dire que je remercie sincèrement Gaëlle de la Brosse et ceci doublement : à la fois pour avoir pensé à moi dans ma retraite strasbourgeoise et pour m’avoir redonné l’envie de feuilleter un numéro – hors-série comme on dit – qui parcourt les nouveaux pèlerinages contemporains (Marcher sur les nouveaux chemins. Pèlerin Hors-Série et carte Michelin Les nouveaux itinéraires du sacré. Avril 2013). Je remercie également Luca Bruschi de m’avoir suggéré d’écrire un article qui parle de la spiritualité, celle de la purification du chemin et de la purification de l’eau en remontant ainsi aux origines, quand la source elle-même était un lieu de pèlerinage et de purification. Je vais me préparer ainsi à faire le lien entre plusieurs itinéraires européens. Cet article paraîtra dans le prochain numéro de la Revue Via Francigena qui sera présenté le 8 juin prochain al Colle di Val d’Elsa.La concomitance des deux événements m’a obligé à revenir sur mes pas et de remplir un vide dans lequel m’avaient laissé les présentations de Pavia.



 Arrivée à la Cathédrale de Compostelle

Vingt-cinq années


Vingt-cinq années après ! Vingt-cinq années d’une recherche échevelée de l’effort et du dialogue, d’une célébration inlassable et quotidienne du partage par des millions, que dis-je des dizaines de millions de pèlerins et de marcheurs ? Et puis il faut bien le dire, une réelle déception devant une célébration purement diplomatique de l’itinéraire culturel européen face la cathédrale de Compostelle en octobre dernier. Une célébration un peu fantomatique loin des pèlerins eux-mêmes et des associations qui les aident à s’approprier un effort complexe, à lui conférer de l’élan. Mieux que rien ? 


De quoi donner cependant la nostalgie de la célébration  inaugurale et de celle du vingtième anniversaire où la Place de la cathédrale de Saint Jacques de Compostelle était noire de monde et écoutait les paroles des jeunes : anglais, français, castillan et galicien mêlés, de donner le regret de l’exposition qui a symbolisé à la fois toutes les valeurs rassemblées et tous les chemins dessinés pendant toutes ces années et qui n’a pu malheureusement être transportée ailleurs, regret enfin des rues marquées du nom de tous les itinéraires européens, dans toutes les langues de l’Europe : moments éphémères mais inoubliables. 



Octobre 2007. Les jeunes se préparent à la lecture de la Déclaration

Une émotion difficilement descriptible, faite de toutes ces rencontres à la fois, tant elle montait en puissance chaque jour de ce mois d’octobre-là, au rythme du retour vers les origines sous la bannière de l’Olivier, des Phéniciens euro-méditerranéens ou encore des moines clunisiens.


Les temps ont changé et les objectifs sont devenus autres, plus économiques sans doute, inscrits maintenant dans la nécessité de convaincre les décideurs que l’ordre et la méthode sont devenus prioritaires sur la spontanéité d’un succès démocratique laissant toute leur place aux usagers ! Sommes-nous donc devenus seulement des opérateurs touristes du pèlerinage au point de ne plus célébrer que pour laisser passer des autorités au premier rang, sans se soucier de laisser venir à nous des images, des souvenirs, tout l’imaginaire d’une Europe en mouvement ?



Octobre 2007. Exposition "L'Europe est le Chemin"

L’Hospitalité sur les chemins de pèlerinage fait pourtant partie de la définition même, dès l’origine. «Pendant longtemps elle a été considérée comme un geste charitable qui consistait à recueillir, à loger et nourrir gratuitement les indigents et les voyageurs en particulier les pèlerins. Exercer l’hospitalité c’était donc faire preuve de vertu». Native donc ! Elle est là dans son expression la plus pure, comme valeur chrétienne et comme un moment de l’aménagement de la Route, qui rend la Foi plus sûre, mais aussi plus solide, comme si l’accueil constituait un argument de la Route elle-même et comme si la Route établissait son tracé sur les étapes d’un partage dans lequel la santé morale, physique et intellectuelle qui est donnée ou restaurée s’échange contre une culture étrangère, mais dont les fondements profonds existent dans une transcendance vécue en commun.


Et la démarche qui a fait en sorte que ce même chemin de Foi et de Spiritualité soit aujourd’hui, en affirmant une laïcité, au-delà de la transcendance, un Chemin de dialogue européen, une sorte de laboratoire de (re)construction européenne à ciel ouvert, n’est pas seulement un signe tangible de modernité, mais une affirmation que prendre le Chemin, c’est abandonner des préjugés et être prêt à être « mesuré » par l’autre à l’aune de l’accueil.

Nouveaux Chemins ?


Lorsqu’on lit ce hors-série du Pèlerin on peut dire en effet que les temps ont changé et le voir, page après page par la variété des propositions. Et on se rassure très vite sur la permanence des valeurs, en lisant des témoignages de ceux qui marchent. Que ces marcheurs soient Immortels, garants de la langue ou de l’esprit européen ou qu’ils découvrent la fin d’un égoïsme et le début du dialogue en posant simplement un pas devant l’autre. Pour les suivre depuis vingt-cinq ans, je suis bien en effet persuadé qu’ils ont changé, mais dans le meilleur sens du terme, en gardant la flamme de l’esprit du voyage et en traçant peu à peu une totalité du pèlerinage historique dans la diachronie où les voies se succèdent, se croisent et se confondent.


Le portfolio qui ouvre le numéro est superbe. Il donne envie de prendre le sac et de découvrir l’Europe au plus vite. La célébrer dans l’effort des pentes et le soulagement des sommets. Prendre l’Europe à pleins poumons quand parfois son odeur politique nous empêche de respirer. Un moment parfait quand vient la semaine où l’on se souvient des grandes dates des Traités qui ont écrit l’Europe, de Londres à Rome.



Saint Martin sur la Loire, en revenant vers Tours

Et le choix aujourd’hui ne manque pas, en effet. Saint Michel dans la succession des sanctuaires perchés où la Jérusalem céleste dépasse le simple symbole, Saint Martin de Tours reliant les lieux de vie d’un soldat converti, évangélisateur et exemplaire d’un premier monachisme ouvert sur le monde, le Tro Breiz si cher à Gaëlle et qui invite à vénérer « Les Sept Saints Fondateurs de la Bretagne », Saint Gilles du Gard, jouxtant un chemin pédestre vers Saint Jacques, aboutissement de la Régordane et  regard jeté vers l’autre côté de la mer, vers la Terre Sainte et enfin Assise depuis Vézelay à l’extrême du symbole d’une Route de la Paix, d’une Via della Pace. On y croise aussi la Via Francigena, tracé symbolique de toutes les Routes vers Rome et on apprend à y reconnaître des marcheurs redescendus de Norvège, échappés des sentiers qui rejoignent un autre Finisterre dans le fjord de Trondheim - Nidaros.



Sur la Via Francigena


Phénomène mondial par la diversité des origines de ceux qui marchent. Phénomène européen par le réseau qui s’est mis à irriguer, grâce à de nombreux petits cours d’eau, des fleuves qui se sont affirmés dans un lit bien balisé vers Compostelle ou Rome, Nidaros ou Le Mont Saint Michel. Des milliers de marcheurs qui convergent, se côtoient, se choquent et parfois se gênent tant ils sont nombreux, mais qui se souviennent séparément de leur port d’attache tout en regardant tous ensemble le même but.  

En ce sens, l’esprit de ceux qui sont repartis après la Seconde Guerre Mondiale pour ressentir le soulagement de l’effet physique de traverser une frontière, est toujours là, même si leur frontière d’aujourd’hui est plus personnelle et moins politique. Les camps de prisonniers et les goulags européens se sont quasiment tous ouverts. Restent les barrières sociales, mais les chemins ont aussi permis de les estomper, le temps de la marche, dans le partage de la fatigue en ouvrant la voie à une meilleure compréhension. Un partage de la crise, aussi, dans une certaine mesure. Une prise en compte commune de la peur, même si elle a changé de visage.

« La vertu de l’ascension » comme l’écrit Jean-Christophe Rufin (Immortelle randonnée. Compostelle malgré moi. Editions Guérin. Avril 2013).dans un élan mystique auquel je préfère personnellement donner le nom de spiritualité. En caractérisant sa propre progression dans la longue marche sans rupture, sinon parfois la cassure du corps, il évoque aussi un pèlerinage bouddhiste, comme s'il avait peu à peu discipliné son corps et senti un souffle venu d’un ailleurs souhaité, depuis un monde qu’un président français nommait celui des forces obscures. Chacun continue en effet à trouver sa foi, étape par étape, aujourd’hui comme aux lendemains du grand drame. Chacun entretient à sa manière une conviction tremblante faite de morceaux de vie et d’espérances mélangées. L’immortelle randonnée nous renvoie aux origines. Quand prendrions-nous sinon le temps de faire cette recherche intérieure, autrement que dans la solitude d’une multitude en marche ? Quels autres itinéraires nous ramènent ainsi aux origines et à une sorte de confiance aveugle qu’il y a eu une histoire et qu’elle n’est pas terminée ?

Hospitalité

J’ai envie de redire (L’Hospitalité, fondement d’une culture européenne : le Pont de l’Europe. Arles, 1er Congrès Européen de l’Union Jacquaire 1er mars 2008) qu’il s’agit en quelque sorte d’un grand saut dans l’inconnu d’une vision européenne commune, mais dont on doit avec humilité, accepter les différences locales, à l’épreuve des identités ouvertes. Je ne peux donc que me féliciter du fait qu'en vingt-cinq années se sont ajoutées d’autres voies de pèlerinage vers d’autres sanctuaires, certains plus anciens, certains plus récents, d’autres parallèles, complémentaires ou alternatifs, ou qu'on cherche de nouveau à explorer les grandes voies du monachisme, de l’Ouest, comme de l’Est. Cette diversité conforte la démarche européenne en dressant une carte certes complexe, mais vivante et mouvante, d’une Europe en marche, trouvant à la fin la victoire de l’Hospitalité contre l’Hostilité et redécouvrant l’aménagement du territoire, comme une intelligence du paysage pour celui qui en devient un hôte.



La Route de l'Olivier à Compostelle

Si on retourne à l’anthropologie de l’Hospitalité, il est important de suivre quelques bons guides. Par exemple, le terme est ainsi relu par les quatre-vingt-dix auteurs réunis par Alain Montandon  dans l’ouvrage « Le livre de l’hospitalité. Accueil de l’étranger » publié aux Editions Bayard en 2004. Les réflexions de Michel Serres, de Paul Ricoeur, de Michel Foucault, de Marcel Mauss y côtoient celles sur deux auteurs liés par l’espoir : Emmanuel Lévinas et surtout Jacques Derrida, qui sont au cœur de l’anthropologie d’une valeur qui se rattache à d’antiques lois religieuses et à une éthique du comportement. 

L’universalité ou encore le caractère infini de l’Hospitalité que Lévinas professe, constitue l’exact contraire du racisme et souligne l’infini des massacres qui ont tenté d’effacer, de rayer plusieurs types d’Autres inacceptables ou « inaccueillables », si on peut tenter ce néologisme: entre autres le Juif, le Tsigane, l’Homosexuel, le Communiste en régime fasciste et son double, le Dissident en régime communiste...  «Ami, nous ne savons comment vous appeler; serait-il indiscret de vous demander votre nom ? - Ma foi, je nourris moi-même quelque doute à ce sujet. Mettons que vous m’appellerez « Guest » ou Hôte » écrit William Morris dans « Nouvelles de nulle part » en 1891.

« Parvenu au terme du voyage, je me suis dit que je n’étais pas arrivé ; j’ai compris que le but n’était pas matériel. » dit encore Jean-Christophe Rufin. Beaucoup le disent avec lui. Voilà sans doute ce que signifie, au plus profond, ce nouveau tourisme que l’on dit "culturel et religieux".