mardi 16 novembre 2021

L’enfer numérique ? Fragilité des instantanés numérique (4) : Comment s’est construit le site web portail de l’Institut Européen des Itinéraires culturels ? II / Les Présidences luxembourgeoises du Conseil de l’Europe et de l’Union Européenne.

 


Premières mises au point du site en 2002


Comme je l’ai indiqué dans plusieurs des posts précédents, je souhaitais détailler le processus de conception, ainsi que les étapes du travail qui a donné naissance au site web portail de l’Institut Européen des Itinéraires culturels et d'insister sur les buts poursuivis.

Si tout commence en 2002-2003, comme l’indiquent plusieurs communiqués de presse de la Ministre de la Culture du Grand-Duché de Luxembourg, en référence à la Présidence luxembourgeoise du Conseil de l’Europe, c’est en janvier 2005 que le premier bilan est réalisé, cette fois à la suite de la Présidence luxembourgeoise du Conseil de l’Union Européenne.

« Erna Hennicot-Schoepges, ministre de la Culture, de l'Enseignement supérieur et de la Recherche, a présenté, le 23 septembre 2003, devant Walter Schwimmer, secrétaire général du Conseil de l'Europe, et le bureau élargi du Comité des ministres du Conseil de l'Europe le portail web de l'Institut européen des instituts culturels logé à Luxembourg depuis 1997.

Dans son intervention, la ministre a rappelé que cet Institut, créé après que le programme des itinéraires culturels du Conseil de l'Europe était venu à expiration, avait réussi le pari de pérenniser un des programmes les plus pertinents du Conseil de l'Europe. Et elle a continué : "Les itinéraires culturels sont et resteront transfrontaliers et pan-européens et les réseaux qui les portent continueront à intégrer autant de partenaires qu’il le faut pour les mettre en œuvre". »

 


Outil de recherche


Le résumé synthétique des caractéristiques du site figure en tête d’un document de synthèse datant de janvier 2005 en souligne les grandes caractéristiques :

 

Il contient à l’heure actuelle plus de 8 000 informations en base de données (organismes, services, médias, articles, événements et actualités) dans plusieurs grands domaines qui sont présentés sur 150 pages statiques :

 

Les Itinéraires culturels du Conseil de l’Europe

 

Le paysage culturel européen

 

La place des jeunes dans l’intégration européenne

 

Le dialogue et la coopération entre l’Est et l’Ouest de l’Europe

 

La Mémoire de l’Europe

 

Le tourisme culturel en Europe

 

Ces informations sont saisies et publiées en collaboration avec des partenaires de toute l’Europe, spécialisés dans certains de ces domaines :

 

Le Centre de Culture Européenne de Saint-Jean d’Angély, France (Pédagogie de la Citoyenneté européenne)

 

Le Centre de Documentation sur les Migrations Humaines, Luxembourg

 

Le Centre Culturel Européen des Jardins et du Paysage, France

 

La Fondation du Legado-Al Andalusi, Espagne

 

Insight Consultancy, Royaume-Uni

 

L’Association Euroatelier, Roumanie

 

En 2004, dans le cadre de la Présidence luxembourgeoise du Conseil de l’Union Européenne, la base de données, particulièrement destinée à une politique éditoriale liée à l’action culturelle est enrichie de nouveaux éléments qui la rendent encore plus opérante pour la mise en place d’itinéraires culturels interactifs, fondés sur la complémentarité du patrimoine et de l’action culturels : paysages, itinéraires, sites, personnages, œuvres, thèmes et concepts. 



Bibliothèque de l'IEIC


Mais quels sont les principes de fonctionnement ?



Avant de détailler les caractéristiques de la base de données, il semblait important d’insister sur les catégories d’objets décrits.

 

Deux parties

Le site se découpe en deux parties : la première est construite à partir de pages « statiques », c’est à dire des page HTML qui contiennent des informations stables et pérennes comme la présentation des différents domaines ou les fonctions et le rôle de l’Institut et de ses partenaires.

Le reste des informations qui s’affichent dans des pages dites dynamiques est en provenance d’une base de données. Il s’agit des actualités ou des évènements par exemple qui ont une durée de vie relative.

Ce découpage répond à un choix de présenter aux visiteurs des informations de longue durée et des informations de courte durée, mais aussi de pouvoir lier les informations entre elles, de les rechercher à partir d’outils de recherche avancée grâce à leurs éléments descriptifs.

Ainsi chaque page statique et chaque information dispose d’un menu « en savoir plus » qui en fait un mini-site pouvant être utilisé comme un véritable dossier croisant des informations stables et des informations renouvelables.

Les informations

L’architecture de la base de données (MySQL) s’articule autour de différents types d’informations.

L’actualité : est une information courte, rapidement publiée et rapidement lue. Elle est relativement périssable : sa durée de présence sur le site peut varier de quelques semaines à quelques mois.




L’article : comme celui d’un journal, est un développement, directement lisible sur le site dans une page web. Il dispose d’une mise en page préconstruite et peut comporter textes et images. C’est une information stable et durable.

Le document : est un fichier bureautique (.doc, .xls, ,.pdf…) ou de média riche (son, vidéo) que le site contextualise et permet de télécharger. Son contenu n’est donc visible au lecteur qu’après téléchargement avec un logiciel adapté.

Le média : décrit un produit culturel, tel que livre, cd audio, cd rom, vidéo, éventuellement un fichier informatique… il peut être stocké physiquement dans le fonds documentaire de l’institut ou chez un partenaire associé. Certains sont vendus en ligne. Tous les produits de la boutique sont saisis comme média.

L’événement : est une manifestation sur une période datée, comme une exposition, un concert, une conférence…. A la différence d’une actualité, il est décrit de manière plus détaillée.

Le service : est une prestation offerte par l’institut ou un de ses partenaires associés. Ce peut être une formation, un stage, un voyage, une conférence… A la différence d’un événement (auquel il ressemble), le service peut être réservé (inscription) par les utilisateurs, à l’aide d’un formulaire.

L’enquête : est un ensemble de questions fermées (à réponses uniques ou à choix multiples) qui est présentée aux utilisateurs durant une période donnée, à des fins de sondage et dont ceux qui répondent visualisent en direct les résultats statistiques en cours.

La page statique : est autonome dans sa forme et dans son élaboration. Elle présente un contenu « fondateur » du site, est donc pérenne et peu modifiée. Elle dispose de sa propre mise en page, mais est intégrée dans la navigation générale du site. Elle ne contient aucun lien vers une autre page (interne ou externe) dans le corps de la page.

Au sein de deux annuaires,

L’organisme décrit une personne morale, structure culturelle liée aux itinéraires culturels. Un organisme peut être décrit par plusieurs domaines d’activité.

La personne est un individu en contact avec l’institut ou ses associés. Elle dispose de compétences ou d’expertises. Elle peut relever d’un ou plusieurs organismes.

L’Institut dispose également d’un certain nombre d’espaces réservés auxquels on accède par un mot de passe et qui permettent de gérer en commun un projet et de disposer de forums.

Pourtant un certain nombre de besoins se sont été manifestés à la suite d’une utilisation régulière et approfondie du site par plus de 150.000 visiteurs par an, à la nécessité de mettre en place différents projets plus touristiques visant la mise en place de circuits liés à des cartes interactives et aux besoins de formation à distance. 

 




Accueil éditorial


Les nouvelles catégories d’informations

 

Ces nouvelles catégories d’informations permettent ainsi de décrire les éléments qui répondent aux besoins du tourisme culturel en particulier la description détaillée d’itinéraires thématiques et de leurs territoires, des corridors culturels, ainsi que des parcours urbains.

La visite virtuelle ainsi proposée nécessite de décrire aussi bien une œuvre d’art, d’artisanat d’un point de vue artistique ou traditionnel, qu’un personnage historique ayant joué un rôle politique, scientifique ou artistique, ou encore une ville dans son architecture, ses paysages ou ses influences économiques, commerciales ou enfin de créer des liens avec des opérateurs proposant des produits touristiques. 

 


L’itinéraire :

-          Il décrit un cheminement, le parcours entre différentes coordonnées (villes, départements, régions, pays).

-          Il présente plusieurs catégories : itinéraire local, régional, national, international…et indique quels sont les instances qui lui ont accordé un label : Conseil de l’Europe, UNESCO, ICOMOS, O.N.G…

-          Il est lié à tous les autres types d’informations du site qui viennent le compléter et peut être représenté physiquement sur une carte interactive où le tracé et les villes étapes sont cliquables.

-          C'est une information stable et durable (plusieurs années).

-          Il dispose – comme les articles - d'une série de mises en page au choix et peut comporter textes et images. Il est formé de plusieurs modules descriptifs indépendants en ce sens que chacun peut correspondre à un niveau d’accès spécifique pour une catégorie d’utilisateur (grand public, professionnels, chercheurs…).

 

Le site :

-          Il décrit un objet patrimonial, à la différence des organismes qui sont destinés à donner des informations sur des organisations, dont certaines peuvent être responsables des sites (état, municipalité, association…).

-          il se divise entre patrimoine culturel ( ville, monument, jardin…), patrimoine immatériel (artisanat, fête populaire…) et patrimoine naturel (parc, grand site naturel…).

-          Il est lié à tous les autres types d’informations du site qui viennent le compléter ou qu’il vient compléter : itinéraire, actualités, évènements, articles, documents, médiathèque, personnages, œuvres, paysages, organisme, personnes

Il dispose – comme les articles - d'une série de mises en page au choix et peut comporter textes et images. Il est formé de plusieurs modules descriptifs indépendants en ce sens que chacun peut correspondre à un niveau d’accès spécifique pour une catégorie d’utilisateur.

-          C'est une information stable et durable (plusieurs années), mais où les modifications de détail peuvent être apportées facilement en back-office en fonction de changements dans les éléments descriptifs (restauration, extension, heures d’ouvertures...).

 

Le thème :

-          Il décrit un concept, un mouvement artistique, historique, politique ou social

-          Il est lié à tous les autres types d’informations du site qui viennent le compléter ou qu’il vient compléter : itinéraire, actualités, évènements, articles, documents, médiathèque, personnages, œuvres, paysages, organisme, personnes

-          Il est lié en lien interne bidirectionnel avec tous les types d’informations du site

-          Il dispose comme les articles d’une série de mises en page au choix et peut comporter textes et images. Il est formé de plusieurs modules descriptifs indépendants en ce sens que chacun peut correspondre à un niveau d’accès spécifique pour une catégorie d’utilisateur.

-          C'est une information stable et durable (plusieurs années), mais où les modifications de détail peuvent être apportées facilement en back-office.

           

Plan interactif du site

Le paysage :

-          Il décrit un paysage rural, culturel, urbain ou périurbain, industriel.

-          Il est lié à tous les autres types d’informations du site qui viennent le compléter ou qu’il vient compléter : itinéraire, actualités, évènements, articles, documents, médiathèque, personnages, œuvres, paysages, organisme, personnes

-          il dispose comme les articles d’une série de mises en page au choix et peut comporter textes et images. Il est formé de plusieurs modules descriptifs indépendants en ce sens que chacun peut correspondre à un niveau d’accès spécifique pour une catégorie d’utilisateur.

-          C'est une information stable et durable (plusieurs années), mais où les modifications de détail peuvent être apportées facilement en back-office.

-         

L’Œuvre :

-          Elle décrit une œuvre d’art suivant des caractéristiques de matières, de supports, de taille et d’auteur.

-          Elle est liée à tous les autres types d’informations du site qui viennent le compléter ou qu’elle vient compléter : itinéraire, actualités, évènements, articles, documents, médiathèque, personnages, œuvres, paysages, organisme, personnes

-          Elle dispose comme les articles d’une série de mises en page au choix et peut comporter textes et images. Il est formé de plusieurs modules descriptifs indépendants en ce sens que chacun peut correspondre à un niveau d’accès spécifique pour une catégorie d’utilisateur.

-          C'est une information stable et durable (plusieurs années), mais où les modifications de détail peuvent être apportées facilement en back-office.            

Le Personnage :

-          Il décrit un personnage historique, (à la différence de l’information sur les personnes qui décrit un individu en contact avec l’institut et ses partenaires)

-          Il est lié à tous les autres types d’informations du site qui viennent le compléter ou qu’il vient compléter : itinéraire, actualités, évènements, articles, documents, médiathèque, personnages, œuvres, paysages, organisme, personnes

-          il dispose comme les articles d’une série de mises en page au choix et peut comporter textes et images. Il est formé de plusieurs modules descriptifs indépendants en ce sens que chacun peut correspondre à un niveau d’accès spécifique pour une catégorie d’utilisateur.

-          C'est une information stable et durable (plusieurs années), mais où les modifications de détail peuvent être apportées facilement en back-office.

 

C’est bien entendu à partir de toutes ces catégories et de leurs fonctionnalités que se sont dégagés durant plus de dix ans les possibilités d’une pratique en réseau qui s’est aussi ouverte à des lycéens et a bénéficié au fur et à mesure du temps, des progrès du débit internet et de la couverture des territoires.

Ce sera l’objet du prochain post !



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mercredi 10 novembre 2021

L’enfer numérique ? Fragilité des instantanés numérique (3) : Comment s’est construit le site web portail de l’Institut Européen des Itinéraires culturels ? I / Destination Europe : Soi-même et l’autre.

 



J’ai souhaité que la question de la disparition du site web portail de l’Institut Européen des Itinéraires culturels (IEIC), ou à tout le moins l’impossibilité d’y accéder depuis plusieurs années, soit posée dans un cadre plus général : celui de l’enfer numérique. 

Elle peut-être également posée dans le contexte de l’évolution de la « Destination Europe » qui a ouvert il y a quelques années une collaboration plus régulière entre le Conseil de l’Europe et la Commission européenne, sans que celle-ci dépasse pourtant le cadre de programmes spécifiques, dont Routes4u a constitué un des derniers épisodes remarquable.

Mais cette disparition me touche de près - sans parler des budgets investis sur plus de dix ans et du travail d’une centaine de personnes. J’y ai consacré des milliers d’heure en travail de conception, d'améliorations, de corrections et de validations.

On comprendra donc que je tenais, après une trop longue attente patiente sans réponses, à en détailler le processus de conception, ainsi que les étapes du travail qui lui a donné naissance et d'insister sur les buts poursuivis.





Tout commencer en 2002, peu de temps après que l’IEIC participe activement à la Campagne du Conseil de l'Europe : « L’Europe un patrimoine commun » (1999-2000). 

Cette collaboration s’est effectuée à la demande du fonctionnaire du Conseil de l’Europe qui en était responsable et souhaitait un fort appui conceptuel et logistique, comme cela avait déjà été le cas pour le colloque « Ecrire les frontières », organisé à l'issue de l'installation de textes d'intellectuels européens sur le Pont de l'Europe entre Strasbourg et Kehl, premier contrat de service de l'IEIC (1997-1998). 

En témoigne l’édition des « Carnets de Campagne », ouvrage / bilan dont l’édition, financée par le Conseil, a été entièrement pilotée par l’IEIC, sous la coordination de Claudia Constantinescu. 

Avec le colloque de Bourglinster en 1996 qui a posé les bases du transfert du programme au Grand-Duché de Luxembourg, cet ouvrage a très largement fondé, une dizaine d’années après leur lancement officiel, le tournant conceptuel de la mise en œuvre des Itinéraires culturels européens. Lancement qui s’était cristallisé sur la redécouverte mutuelle des identités partagées par les Européens, grâce au voyage de long cours. Les Chemins de Saint-Jacques de Compostelle en constituant le modèle initial. Un modèle visant avant tout une réflexion commune sur une citoyenneté rendue vivante par la construction de parcours thématiques, croisant mémoire et récit.





« Un patrimoine commun à portée de mémoire », pour reprendre le titre de l’article que j’avais écrit en forme de préface pour le bilan de ces actions, dont le « storytelling » nécessaire, écrit en commun au sein de réseaux porteurs, primait les slogans commerciaux traditionnels du tourisme. Ceci même en ce qui concernait le tourisme dit « culturel » ou « durable » qui ne cesse, encore aujourd'hui, de s’affaiblir à force d’un usage trop extensif.

« En travaillant sur la continuité transfrontalière de ces actions, elles font également intervenir « a contrario » les différentes définitions de la frontière (matérielle, communautaire, historique, linguistique…) comme lieux de mémoire. Tandis qu’en choisissant des lieux de rassemblement, des villes symboliques des cheminements européens, voire des territoires qui ont connu la souffrance des confrontations, elles illustrent « a posteriori » la complexité des confluences. »   

Les traces, la Mémoire des Fondations, la Mémoire des frontières, la Mémoire du Paysage, la Mémoire du Travail, la Mémoire de la Souffrance, Mémoire et Information, la Ville-Projet, la Ville-Jardin, le Territoire, la Ville fortifiée, la Transmission, Patrimoine et Tourisme, la Citoyenneté…constituent quelques-unes des articulations de l’ouvrage.

Compte-tenu du rôle important joué par la Roumanie dans le lancement et les conclusions de cette Campagne, rien de surprenant à ce que le prologue d’Andrei Plesu se formule ainsi : « Nous sommes une partie de votre patrimoine », tandis que la postface de Sorin Alexandrescu proposait « Soi-même et l’autre : écrire et transmettre une identité. »

Les grands domaines du site ont été établis dans l’élan de cette Campagne et sur la base de ses conclusions :

L’Europe découverte

L’Europe continue

Médiations européennes

L’Europe de la Mémoire

Questions capitales

Diagonales européennes

Enfin, grâce à des API (Interface de programmation) appropriées, les informations entrées par les associés et les partenaires pouvaient être en retour affichées sur leurs sites respectifs, ainsi que sur les sites dédiés à certains programmes européens auxquels l’IEIC a participé, comme « PICTURE » par exemple.

On peut espérer que cette capacité à établir des liens, des ponts et des collaborations avec l’aide de la mémoire du virtuel n’est pas à jamais perdue, comme peut le faire penser le titre de l'émission de France Culture : « Cimetières virtuels : à chaque réseau, son tombeau »     

Ceci dit, sur les pierres tombales on peut néanmoins rendre justice, par quelques mots, aux années d’une histoire mêlant l’individuel au collectif. 

Je veux l'espérer !




lundi 21 avril 2014

Un weekend à Londres ou à Paris ? / II Les banlieues et les hommes

Depuis le premier article publié en janvier 2014, les élections françaises ont eu lieu, le gouvernement français a été remanié et les saisons touristiques de printemps ont commencé dans les deux villes. D’autres enjeux européens plus graves sont intervenus à l’Est de l’Europe que les querelles touristiques toutes démonstratives soient elles du manque d’esprit européen. Pourtant la réflexion ouverte par la comparaison de deux stratégies méritait d’être prolongée non pas tant en ce qui concerne les visiteurs eux-mêmes que par l’approche de la manière dont les habitants, les premiers concernés, ouvrent des espaces nouveaux pour que les touristes ne restent pas seulement des unités dans des comptes statistiques et des abstractions classées selon des moyennes de dépenses quotidiennes.




Tout le monde à la périphérie ?


Au-delà de tous les effets de manches et de muscles, il existe une réalité à laquelle je me suis confronté personnellement et en famille, dans une ville comme dans l’autre ; celle de l’impossibilité pour la majorité des habitants de ces énormes villes de vivre au centre, faute des moyens financiers pour y acheter ou y louer des espaces. Sur ce plan, les deux capitales n’ont rien à s’envier !

De ce fait, une grande partie de la population vit non seulement physiquement, mais intellectuellement, culturellement et historiquement en périphérie, sans pouvoir apprécier dans leur vie personnelle le passé qui a produit le patrimoine de ces capitales, pas plus qu’ils ne peuvent vraiment apprécier d’ailleurs celui des petites villes, voire des villages où ils habitent et dont les noyaux anciens se sont noyées dans les constructions récentes standardisées.

Et pourtant, ces lieux de vie et de production satellites étaient en relation fonctionnelle avec le centre et s’étaient souvent spécialisés en tant que pourvoyeurs de fruits ou de légumes, de petits artisanats ou de petits produits industriels. Les Parisiens venaient s’y promener et s’y détendre le dimanche – les tableaux des Impressionnistes en témoignent, comme aujourd’hui les banlieusards viennent se promener et peut-être se détendre en fréquentant les espaces commerciaux du centre-ville le samedi. Et ils demandent de plus en plus nombreux à ce que le commerce continue le dimanche, ce que Paris refuse encore en partie de décider, tandis que Londres en a compris depuis longtemps l’intérêt économique et touristique d’une permanence commerciale, tout comme les musées londoniens ont compris l’intérêt d’installer une gratuité quasi complète.


Alfred Sisley. Le Pont à Argenteuil


Perte de mémoire : les solutions du Storytelling


Une fois de plus je suis persuadé que la nécessité première - qui devrait concerner aussi bien les habitants que les touristes - consiste à savoir raconter (ou à savoir se faire raconter) le passé, à en désigner les traces de manière ludique, à décrypter les noms des disparus, fils conducteurs du passé, à comprendre le jeu des immigrations anciennes et récentes, plutôt que de lutter en priorité pour que les magasins de bricolage soient ouverts le dimanche. 

En un mot il me semble essentiel de retrouver une mémoire commune à partir de signes épars comme le fait Jean-Christophe Bailly dans ses approches paysagères (Le dépaysement. Voyages en France). C’est une nécessité si l’on veut en effet sortir de la simple rentabilité touristique et travailler pour tous les usagers de la ville, les temporaires, comme les permanents. 

J’ai le sentiment, peut-être parce que j’ai pratiqué Paris comme un « commuter » de banlieue pendant trente ans, puis comme habitant et enfin comme visiteur, que le seul moyen de ne pas laisser cette ville se transformer en musée, c’est de mettre à disposition de tous les approches les plus performantes pour que la mémoire revienne, qu’elle soit quotidienne, banale, exotique, symbolique, rêvée ou fantasmée.

Pour moi, il s’agit du tourisme de l’avenir, celui qui ne délimite plus de frontières entre le visiteur chinois en groupe, le couple américain du Texas friqué, le retraité de banlieue, le restaurateur vietnamien ou portugais, le propriétaire d’un bistrot de barrière et le minot des cités.



Station Jean Moulin. Tramway, Paris

Je me souviens encore de cet architecte américain – dont je viens de lire qu’il était décédé en 1999 - qui avait acheté à Londres Folgate street une petite maison ayant appartenu à une famille de Huguenots ayant apporté avec eux des Cévennes au XVIIe siècle les traditions des artisans français de la soie, une maison située non loin de celle de Gilbert et George. 

Qui s’attendrait en effet à parler de la route de la soie dans les rues de la City ou dans les environs du Barbican Centre, situé…Silk street ou à Spitalfields? Ce garçon faisait visiter sa maison en expliquant de toutes les manières possibles la vie de cette famille protestante que seule la Grande Guerre avait réussi à disloquer. Démarche sensible de storytelling pour laquelle il allait jusqu’à faire cuire un rôti afin que le petit groupe de visiteurs pense que l’odeur même de la famille disparue était encore présente. 

« The Jervis family are imaginary but attention to detail here is incredible, although do not be mistaken in thinking that historical accuracy was the driving force behind this project. Severs was not a historian and never wanted anyone to think of his home as a museum. It is his interpretation of 18th century domestic life and was put together on a very limited budget. » C’était au début des années 90; la démarche était, j’en suis d’accord, assez élitaire, mais elle indiquait une direction qui devient beaucoup plus qu’une mode : un mouvement de fond.



Highgate cemetery, Londres


Villes invisibles


Depuis les années quatre-vingt-dix, de nombreuses possibilités fondées sur le virtuel et les appareils mobiles, sur le récit sonore embarqué comportant parfois la lecture d’un roman ou bien encore sur le film téléchargeable, ont été développées pour aider les visiteurs à faire une plongée dans les traces et les espaces tangibles du passé.

Ce travail de mémoire reconstruite peut s’appuyer tout particulièrement sur le cinéma, comme c’est le cas avec les balades dans Paris proposées par cinemacity (coproduction Arte et small bang), les ballades sur les pas des parisiens célèbres, ou les environnements sonores proposés pour les ballades de radio grenouille à Marseille. 

Londres a également ouvert un site de visite intitulé « Londres incognito » dont certaines visites sont elles aussi fondées sur le making-off cinématographique. On s'intègre ainsi progressivement à des quartiers insolites.

De tels sites web peuvent facilement évoluer en s’adaptant à l’actualité cinématographique. En témoigne par exemple la carte interactive créée pour le film « Diplomatie » sur les rapports franco-allemands dans la capitale pendant la seconde guerre mondiale.





Un Café de l’Europe organisé dans le cadre du projet SOURCE a été consacré à explorer l’approche nouvelle de ces villes invisibles dont les espaces et les personnages disparus peuvent réapparaître dans les détours du web. Une application a été d’ailleurs développée à Enghien-les-Bains sur le principe d’une visite de la ville à partir de cartes postales anciennes.

La thèse présentée à l’IREST par Margaux Abatecola en juillet 2013 « Le développement desoutils numériques et de leurs effets sur le tourisme culturel francilien » comporte une analyse du contexte, mais aussi des outils proposés aujourd’hui dans le cas de l’Île-de-France. Bien que Paris intra-muros et ses musées soient privilégiés, la méthodologie proposée mérite certainement de servir de guide pour d’autres explorations de territoires touristiques. 

On notera en particulier le jeu « Enigmes à Versailles », le « MonumentTracker Paris » (« Le Cœur de Paris, jolie fleur d’amour si jolie, que l’on garde dans son coeur, que l’on aime pour la vie » Charles Trenet. Paris est connue pour ses monuments historiques et sites remarquables à visiter. Tours, cathédrales, palais, arcs, ponts ou fontaines… c’est une extraordinaire collection de repères pour remonter le temps ») et les applications plus générales Mobily Trip et Cultureclic.



Nuit blanche à Paris. Place de la République


Et les hommes ?


Le plus grand défaut des technologies mobiles et des explorations sur le net, même si elles ouvrent la porte d’imaginaires multiples, comme Le Carré d’Or qui parle des itinéraires culturels du Conseilde l’Europe à Paris, est qu’il y manque malheureusement la présence physique du guide ou de l’amoureux des lieux, ainsi que celle des habitants qui sont pourtant les véritables détenteurs de nombreuses histoires mémorielles. La voix et le son, même merveilleusement enregistrés, ne suffisent pas toujours.



Carré d'Or. L'église jésuite Saint Paul à Paris, lien avec la Via Francigena


C’est la raison pour laquelle je pense que l’expérience menée depuis 2007 et intitulée « Spark London » constitue un exemple tout à fait fascinant et surtout inspirant. « Since 2007, Spark London has produced hundreds of true storytelling shows in lots of different venues including the Canal Café Theatre, Ritzy Picturehouse, Hackney Attic, the Blue Elephant Theatre, Soho Square and Foyles. Outside London, there have been Sparks at Manchester Town Hall, the Glenfiddich Distillery in Dufftown, and Riddle's Court for the Edinburgh Festival.” 

Quand on commence à parler de soi-même, même si l’anecdote peut paraître banale, on commence à dialoguer avec l’autre, le visiteur d’un moment ou le voisin venu d’ailleurs.

Fort heureusement Paris n’est pas en reste en ayant rejoint au plan associatif la démarche des « greeters » née aux Etats-Unis et propagée à Florence, Barcelone…ou Londres sous le nom de « Rent a local friend ». 

« C’est Paris qui a lancé le mouvement dans la région, en 2007, avec l’association Parisien d’un jour. Plus récemment, les départements de Seine-Saint-Denis, des Hauts-de-Seine ou de Seine-et-Marne, tous via leurs offices de tourisme ou avec l’aide de Parisien d’un jour, ont développé le phénomène. Certaines villes ont aussi noué le même type de partenariat avec « France Greeters », comme Versailles et Boulogne. »

Consciente de cette demande d’originalité qui a trouvé des formes spontanées et non institutionnelles de mobilisation et de nouvelles formes de mobilités volontaires, la ville de Paris a inventé une solution structurée en organisant une sorte de festival intitulé « Paris face cachée » dont la dernière édition a eu lieu fin janvier 2014. 

« Durant 72 heures, vous allez vivre des moments uniques dans des endroits atypiques. Ce sont plus de 100 aventures originales que nous devons aux complices de Paris Face Cachée. Des lieux, des structures, des personnalités, des passionnés qui ont inventé, créé, adapté, des expériences à vivre. La nouveauté de cette édition 2014, ce sont les « Parenthèses Artistiques ». Nous avons imaginé pour vous des rendez-vous musique, cinéma, théâtre … avec des artistes intrépides qui ont accepté d’investir des lieux inattendus le temps d’une soirée. Pour profiter de ce voyage original, vous devrez accepter la règle du jeu : choisir une expérience, sans savoir qui l’organise ; le lieu de rendez-vous est tenu secret et sera dévoilé sur votre billet, après inscription ! »



Paris face cachée. Les souterrains de Paris


Cette opération inventive n’est pas très éloignée de l’initiative intitulée museomix et qui consiste à créer des communautés d’intérêts locaux dans la visite d’un musée. « Museomix ne fonctionne que si une communauté locale est enthousiaste et prête à s’investir dans le projet. Cette communauté prend forme sur la durée à l’occasion de rencontres informelles (meetups, aperomix (comme à Lyon)…) pour présenter Museomix et inclure des personnes ambassadrices dans différentes communautés ou secteurs (design, hackerpaces, fablab, museogeeks, éducation…). Ce n’est pas le musée qui fait museomix et ouvre sa porte, c’est la communauté dans son ensemble (dont le musée est un des membres) qui organise et oriente le muséomix local. »


Paris banlieue ? Une révolution douce ?


« Ils ne sont allés ni à la Tour Eiffel, ni à l'île de la Cité, ni au musée du Louvre. Ils ont admiré la basilique de Saint-Denis, la tour de l'Illustration à Bobigny, la skyline de Créteil, Pouillon-city à Meudon-la-Forêt, le mont Valérien à Suresnes, le port de Gennevilliers, l'île Saint-Denis… » C’est ainsi qu’est présentée l’ouvrage de Paul-Hervé Lavessière publié l’an passé par Wild Project et intitulé « La révolution de Paris ». 

« Dans une grande boucle de 6 jours de marche dessinée par l'auteur, ils ont rallié Saint-Denis, Créteil et Versailles à travers 37 communes et 4 départements (92, 93, 94, 78). Ils ont découvert le grand paysage de Paris : cités-jardins et pavillons de meulière, places du marché et échangeurs autoroutiers, grands ensembles et écoles républicaines, friches végétales et lignes à haute tension, églises et zones industrielles, forts et mosquées, carrières de gypse et gares de triage, canaux, fleuves et rivières… »



Révolution au sens propre du terme, changement d’attitude vis-à-vis des touristes, essai fructueux de sortir la banlieue de son isolement touristique ? Londres là aussi a été pionnière en proposant la visite de ses quartiers périphériques, ou de ses maisons hantées, mais il est vrai que les deux capitales ne sont pas du tout conçues sur le même modèle urbain. On franchit à Londres des cercles concentriques dont les transitions vertes sont importantes, tandis que Paris ne propose que ses deux Bois : Boulogne et Vincennes, avant de passer directement à un espace monstrueux où il faut en effet des guides humains pour franchir les portes des anciennes fermes, celles des petits ateliers d’artisanat et pour regarder par dessus les clôtures des jardins maraîchers ou ouvriers.  

Douce Banlieue propose ainsi près de 150 promenades. « Avec un comédien par exemple pour découvrir l’histoire du 7e art sur le territoire, avec les accompagnateurs de l’association Ça se visite ! A la rencontre des gens qui habitent et travaillent dans ces quartiers, avec un habitant le long du marché International de Saint-Denis ou encore en compagnie de guides professionnels à la rencontre de merveilles insoupçonnées telles que la salle des mariages de Bobigny, la cité-jardin de Stains, visites de Belleville … »

Une marche est d’ailleurs prévue le 27 avril prochain sur le thème de la « Révolution de Paris » avec Douce Banlieue :  « Le parcours sera ponctué de visites et rencontres insolites et inattendues :  de la musique avec les artistes de Gare au Théâtre, des histoires avec Accueil Banlieues, une transhumance urbaine avec les moutons de Clinamen, le futur éco-quartier de l'Ile-Saint-Denis avec les architectes de Bellastock, géniaux recycleurs de déchets, une plongée dans les ateliers de la fabrique de culture du 6B, une déambulation sur l'échafaudage de la Fabrique de la Ville avec les archéologues de Saint-Denis, une traversée de l'ancien carmel devenu Musée d'art et d'histoire, une rencontre avec les artisans de Franciade et les histoires de la Basilique des rois de France… »




Est-ce que ceux qui ont été dépossédés de leur capitale vont enfin pouvoir reprendre la possession de leur mémoire et de leur propriété intellectuelle et émotionnelle, de ce qui les a constitués en tant que citadins souvent forcés ? 

Nous en sommes encore loin, mais de Londres à Paris, puis dans d’autres villes d’Europe, autres capitales, moyennes ou petites cités régionales, des laboratoires citoyens sont nés. Ils ne demandent qu’à s’étendre.

dimanche 19 janvier 2014

Un weekend à Londres ou à Paris ? I / Le temps des amours contrariées

Il est toujours intéressant de voir naître une controverse entre des capitales européennes qui se vivent en complète concurrence touristique, au moment même où la Commission à Bruxelles réfléchit sur l’unité de la Destination Europe et sur les complémentarités des pays membres. Il est vrai que Londres et Paris, qui sont en quelque sorte devenues des sœurs jumelles intiment reliées par l'Eurostar, conservent des réflexes datant du moment où elles étaient encore des sœurs ennemies. Identités meurtrières pas mortes ? Qu’en est-il réellement ?



Polémique


Une polémique est née il y a quelques jours lorsque la capitale londonienne a décidé de publier ses chiffres de fréquentation touristique pour 2013 en volant ainsi la vedette à Paris qui n’avait apparemment pas terminé sa propre comptabilité ou dont les élus ont à faire face aux échéances rapprochées des élections municipales.

C’est semble-t-il l’article du Figaro du 16 janvier dernier qui a tout déclenché. « En 2013, encore plus de visiteurs se sont bousculés dans les allées du British Museum, première attraction de Londres, de la Tate Modern ou de la National Gallery. Ils se sont envolés dans les cabines de la grande roue London Eye ou dans les sombres couloirs de la Tour de Londres. Une affluence record permet aux dirigeants de la ville d'espérer pouvoir annoncer, ce jeudi, qu'en franchissant la barre des 16 millions de touristes étrangers, la capitale britannique aurait détrôné Bangkok et Paris en tête des villes les plus visitées sur la planète. Si les critères peuvent diverger, Paris avait accueilli 15,9 millions d'étrangers en 2012. New York se classe en quatrième position. »

Les raisons avancées ? Un effet très bénéfique de l’image jeune et positive donnée par les Jeux Olympiques et de l’image de stabilité familiale donnée par celle des cérémonies du jubilée, mais aussi une conséquence de la polarisation positive de certains quartiers à la mode qui entraînent ainsi le marché. Le West End a semble-t-il encore renforcé sa position : « Ces visiteurs dépensent beaucoup: 5 milliards de livres (6 milliards d'euros) sur les six premiers mois de 2013, en hausse de 12 %. Le West End, quartier du shopping, des restaurants et des théâtres, pèse économiquement plus que la City, et davantage que tout le secteur agricole britannique. » 
Et le quotidien d’insister sur le fait que les grandes expositions historiques comme celle sur « Pompéi » ou bien encore celle qui a été consacrée à la célébration d’une icône du rock et de la mode transgressive David Bowie, ont très largement contribué à ce succès.



Pour avoir fréquenté Londres assez régulièrement ces trente dernières années à la fois sur les Routes de la soie, sur celles des villes thermales et sur celles des écoles d’art, je ne vois là que la conséquence d’un mouvement progressif. 

La capitale anglaise a su imposer une nouvelle image de modernité faisant fi du passé, tout en gardant cependant son exotisme insulaire victorien et son esprit de liberté punk. Un exercice d’équilibrisme parfois un peu risqué mais qui est devenu payant à long terme. Je me suis même demandé personnellement il y a une dizaine d’années si je n’allais pas m’installer dans la capitale anglaise une fois ma retraite prise, en raison même de cette mobilité créative. Ceci dit je n’aurais pas choisi le West End, mais l’East End, voire Greenwich, dans ces quartiers où vivre au bord de la Tamise donne le sentiment  de faire partie de la famille des skippers qui attendent de repartir pour un Tour du Monde en un peu plus de quatre-vingt jours.

En tout cas, la municipalité parisienne a immédiatement répondu en contestant les résultats : 
« Les seuls chiffres à ce jour comparables sur la fréquentation touristique entre Londres et Paris sont ceux de 2012, les chiffres de 2013 n’étant pas encore consolidés. » 
Précisions supplémentaires : 

« En 2012, Paris (105 km²) a accueilli 29 millions de touristes (toutes nationalités confondues) contre 27,6 à Londres, les périmètres étant par ailleurs très différents puisque le Grand Londres (1 500 km²) couvre une aire à peu près comparable à la région Île-de-France. Les chiffres parisiens ne prennent pas en compte par exemple la fréquentation touristique du Château de Versailles ou de Disneyland Paris. » 

Visiblement, le mot handicap a bien été inventé par les anglophones.



Quelle cible ? Les Chinois bien entendu !


Ceci dit il est certain qu’un certain nombre de déclarations qui prennent pour cible successivement l’attitude trop respectueuse des journalistes français vis-à-vis du chef de l’Etat, la situation supposée catastrophique de l’économie française, la dénonciation du manque d’esprit entrepreneurial de la France qui ne disposerait pas du mot « entrepreneur » dans son vocabulaire et les prix élevés pratiqués à Paris se sont multipliées depuis plusieurs semaines. 

Ces déclarations, qu’elles soient ou non orchestrées, contribuent à forger les différences et à renforcer les préjugés. Qu’elles viennent de la Grande-Bretagne ou des Etats-Unis (Newsweek), elles vont toutes dans le même sens : « The Fall of France ». En un mot la France socialiste est mal gouvernée et le Paris socialiste en est le plus évident symbole car l’insécurité y augmente et l’agressivité quotidienne des Parisiens ne fait qu’augmenter. Il n’est pas jusqu’à Scarlett Johansson qui fasse part de ses déceptions : 

« L'actrice évoque alors la façon de marcher « frustrante » des Parisiens. « Je suis new-yorkaise et je suis une experte de la marche [...]. On doit se déplacer, s'éviter les uns les autres, c'est toute une chorégraphie. [...] Je suis devenue vraiment agressive avec les gens maintenant et je m'en fiche! ». La star vit pourtant en grande partie à Paris.

A ce propos on n’a pas vraiment mesuré l’effet touristique induit comparatif des films de Woody Allen, dont Johansson est devenue la muse depuis quelques années, ces films tournés à Londres et à Paris, comme on l’a fait à propos de Rome et de Barcelone en mettant en avant un effet d’image positif sur le nombre de visiteurs. « To Rome with Love » est pourtant aussi mauvais ou aussi bon que « Midnight in Paris », en tout cas aussi « cliché », mais qu’en est-il de « Vicky Cristina Barcelona » ou de « Scoop » qui étaient de meilleurs films. Il semble que les revues touristiques se soient un peu égarées dans des comparaisons hasardeuses, même s’il est vrai que les capitales qui ont accueilli le cinéaste à bras ouverts espéraient des retombées et que les films ont alimenté les commentaires transatlantiques de touristes du week-end attirés par ces clichés qui les rassurent et leur proposent une identification facile. 





La foule concentrée à Montmartre autour de la Place du Tertre le 1er janvier dernier, alors que tous les musées parisiens étaient fermés, montre bien que les clichés ont la vie dure et que beaucoup des touristes s’attendaient visiblement à ce que Picasso apparaisse devant le Bateau-Lavoir pour aller prendre une bière au café du coin. Mais en fait, ce ne sont pas les Italiens, les Espagnols, les Anglais ou les Américains qui sont visés par ce combat à base de communiqués ; ce sont aujourd’hui les visiteurs venus de Chine qui font la différence.



Atmosphères


Alors, si la querelle entre les deux capitales disparaît aussi vite qu’elle est apparue, il restera peut-être un simple sentiment d’amertume qui finira par se dissiper. Les équipes municipales changent et leurs politiques avec elles. Dans tous les cas, pourtant, il n’est pas mauvais de profiter de ce débat ponctuel pour faire des comparaisons sentimentales ou plutôt, pour mieux dire, engagées et personnelles. J’aime les deux villes d’amour, mais je ne peux pas oublier que je suis né à Paris et que j’y ai vécu quarante-six ans de manière quasi continue.

Lors de mes deux derniers voyages en Grande Bretagne en 2012, je n’ai pas pu retenir une réflexion née d’une évidence, celle du succès populaire des expositions d’art que j’ai visitées en particulier celle de la Tate Modern : 

« Je crois que l’environnement de la capitale joue également pour beaucoup. Que l’on vienne de la rive droite en franchissant la passerelle du millenium ou bien que l'on marche depuis la station de métro de Southwark en découvrant une série de nouveaux bâtiments en vente dont l’ameublement design est déjà installé et visible par les fenêtres ouvertes, la capitale anglaise donne un sacré coup de vieux à sa sœur française qui semble reléguée par comparaison à devenir peu à peu un simple musée à ciel ouvert, écrin trop précieux pour un patrimoine prestigieux. A Londres, Foster semble entraîner dans son sillage un surgissement de formes inusitées qui se désignent les unes les autres comme dans un concours, inusitées au moins sur le « vieux continent » que je connais. »



Sans trop d’exagération, c’est un monde tout nouveau que j’ai découvert après seulement cinq années d’absence, comme si je me trouvais tout à coup en présence de la ville de « Play Time » de Jacques Tati après avoir quitté peu de temps auparavant les quartiers du XVIIIe siècle qu’avait connus Jane Austen. En fait je dois à la vérité que les deux aspects cohabitent toujours, mais le spectacle d’une ville nouvelle, moderne et libérale, spéculative et libérée m’a saisi après une dizaine de kilomètres à pieds et cinq musées parcourus en deux jours. Une image en tout cas très éloignée de celle que m’avaient donnée les étudiants à la fois punks, drag queens et fans de Derrida et Bourdieu du Goldsmith College ou bien encore celle de la foule du Carnaval de « Notting Hill » dans les années 90.

J’avais aussi écrit au printemps 2012 : « La schizophrénie fait parfois partie du charme des villes…et comme dans les romans, le meurtrier qui se cache derrière les jardins fleuris, termine ses confessions en justifiant sa disparition prochaine… ». Je ne pouvais pas oublier la présence à Londres des personnages doubles de Robert Louis Stevenson.



Pour ce qui concerne Paris que j’ai véritablement parcouru en touriste ces dix dernières années, en changeant de quartier pratiquement à chacun de mes séjours, je m’y suis senti peu à peu lentement bercé et conforté dans la longue durée de mes souvenirs. Est-ce que ce sont mes propres traces dans cette ville qui sont forcément nostalgique ? Est-ce que je ne recherche finalement que les endroits qui n’ont pratiquement pas changé depuis mon adolescence : le XXe arrondissement populaire et « ethnique », le quartier Mouffetard et ses commerces de proximité, les rue du quartier des Gobelins aux noms de peintres célèbres, les ateliers d'artistes du XIVe arrondissement, le Jardin des Plantes, le Faubourg Saint-Antoine, la Butte aux Cailles, la Butte Montmartre voire les quartiers pavillonnaires de la banlieue où j’ai grandi ? Ou bien est-ce que Paris est en effet devenue une ville musée qui ne va plus changer sinon en restaurant régulièrement un patrimoine précieux ? Une ville bien protégée des attaques de la spéculation libérale depuis que le quartier de la Défense ou celui de la Porte d’Italie se sont doucement calmés en devenant des abcès de fixation de l’architecture moderne triomphante et que le Centre Pompidou devenu « Patrimoine du XXe siècle » attend patiemment de dialoguer avec la nouvelle canopée des Halles ?

Paris est en effet un musée auquel les touristes accrochent des cadenas pour que personne ne puisse en détacher le souvenir de leur passage et pour que la ville elle-même continue à adhérer intimement à son passé et au leur. Mais nous savons tous que les rambardes de la Passerelle des Arts sont changées régulièrement pour laisser la place à de nouveaux cadenas, sinon elle finirait par s’écrouler dans la Seine sous l’effet d’une surcharge pondérale. Symbole d’une illusion ?




Si on en croît les statistiques sur la fréquentation des musées – et si on en croit ses yeux quand on passe devant la pyramide du Louvre, l’entrée du Musée d’Orsay, celle de l’Orangerie ou du Grand Palais -, ce n’est pas du tout une illusion. 

« Les 14 musées municipaux - parmi lesquels le Musée d'Art Moderne, le musée Carnavalet, le Palais Galliera, le Petit Palais -, désormais réunis au sein de  l'établissement public Paris Musées, ont accueilli l'an dernier 3.037.766  visiteurs, précise un communiqué de la Ville de Paris. Les collections permanentes, gratuites depuis 2002, ont accueilli 1,360 million de visiteurs, un chiffre stable par rapport à l’an dernier. En revanche, le nombre de visiteurs pour les expositions temporaires (1,674 million) a connu une hausse de plus de 65% par rapport à l’année précédente. Un bond qui est dû au succès notamment de l’exposition Keith Haring qui a accueilli environ 300.000 personnes l'été dernier au Musée d'Art Moderne…Le Palais Galliera, consacré à la mode, qui a rouvert fin  septembre après des travaux de rénovation, a aussi connu « un vif succès » grâce aux expositions « Paris haute couture » (hors les murs, à l'Hôtel de Ville, plus de 200.000 visiteurs) et Alaïa. » Voilà en effet des chiffres qui parlent d’eux-mêmes.



Innovations urbaines


Si on quitte le domaine de l’image architecturale – celle des bâtiments emblématiques et iconiques déjà construits ou en projet dans les deux capitales : la « Tour Signal » La Défense de Libeskind  versus « The Shard » de Renzo Piano par exemple – pour regarder du côté de projets urbains destinés à améliorer la vie du plus grand nombre, je pense que les deux capitales font jeu égal. Le contraste dans ce domaine prend plutôt son origine dans la continuité des différences : Londres ayant su garder de grands parcs au cœur de la ville, tandis que Paris sauvegardait de petits coins de verdure - les parcs publics - au centre en rejetant des espaces verts importants à la périphérie (Bois de Vincennes et Bois de Boulogne).



J’apprécie je crois à leur juste valeur les créations de Gilles Clément comme les jardins du Quai Branly ou le Parc André Citroën, tout comme les jardins thématiques du Parc de La Villette et particulièrement les bambous de Chemetov ou encore la coulée verte qui part de l’ancienne Gare de la Bastille. Tous ces exemples constituent de véritables innovations fondées sur un renouveau de la fonction du jardin urbain et sur une relecture réellement biologique, agronomique et botanique des espaces verts et le respect de la vie autonome des végétaux qui constituent les fondements du concept. J’attends avec impatience de voir si la nouvelle municipalité décidera en début de mandat le transformer en coulée verte l’avenue Foch, entre l’Arc de Triomphe et la Porte Dauphine et de là vers le Bois de Boulogne.



Je vois de même apparaître à Londres des projets ambitieux qui cherchent à proposer de nouvelles solutions vertes. C’est le cas du « Garden bridge » de Thomas Heatherwick l’auteur du « chaudron » qui rassemblait toutes les flammes lors de l’inauguration des Jeux Olympiques. L’idée consiste à relier les rives nord et sud de la Tamise par une sorte de jardin suspendu planté d’arbres et laissant libre cours à l’installation des plantes sauvages. "There will be grasses, trees, wild flowers, and plants, unique to London's natural riverside habitat. And there will be blossom in the spring and even a Christmas tree in mid-winter. I believe it will bring to Londoners and visitors alike peace and beauty and magic." Toute aussi innovatrice, la proposition de Norman Foster de transformer les tracés suspendus des chemins de fer urbains en pistes cyclables, est regardée par le monde entier avec un grand intérêt. “The proposal…would connect more than six million residents to an elevated network of car-free bicycle paths built above London’s existing railway lines if approved.”


Il semble donc bien que l’on ne soit pas à court d’idées ni d’un côté ni de l’autre de la Manche. Alors comment sortir des faux débats ?